Eclats de mémoire | ![]() |
Arpentant les hauts lieux du patrimoine (Cathédrale Saint-Pierre, Église Saint-Étieime, Maladrerie Saint-Lazare, Musée Départemental de l'Oise...), il s'est intéressé aux lambeaux de mémoire, parfois magnifiés, le plus souvent oubliés, que sont les fragments lapidaires. Pieds de colonnes tronquées, morceaux de bas-reliefs, débris de sculptures... ont été pour un moment sortis de l'apparente torpeur dans laquelle les plonge leur mise en dépôt. Distingué par le cadrage, animé par la mise en lumière, transfiguré par la couleur; le détail devient plus important que l'ensemble, parfois à jamais perdu, dont il faisait partie ; scénographie par l'artiste, le fragment s'autonomise de son contexte originel, de sa définition historique pour entrer dans le domaine de l'imaginaire, de la fiction. L'objet, photographié, mute : il devient une autre image, composée de calques qui laissent transparaître le passé sous les traces du présent; chargé de symboliques anciennes, Michel Séméniako en propose de nouvelles plus contemporaines. Alors la mémoire se (re)compose, le patrimoine pétrifié revit, tandis que le mystère demeure entier. Eclats de mémoire : 30 photographies, impression numérique sur papier et bâche PVC. Commande réalisée et présentée à l'Espace culturel de Beauvais, dans le cadre des Photaumnales (18 septembre - 30 octobre 2004), sur le thème de «Patrimoine et modernité». Les statues renaissent parfois Grand amoureux de la pierre, de toutes sortes de pierres, Michel Séméniako devait fatalement trouver son bonheur au Musée départemental de l'Oise. Après avoir découvert la salle d'exposition des sculptures médiévales dans le châtelet d'entrée, il pénétrait dans les salles d'archéologie antique fermées en attente de rénovation et surtout dans les réserves où est provisoirement rangé, un certain nombre d'éléments lapidaires. Bien que détruit par les bombardements de 1940 avec une grande partie de ses collections, le Musée a la chance de conserver quelques sculptures qui avaient fait sa réputation avant guerre, malgré des pertes, la pierre a globalement mieux résisté que le bois ou d'autres matériaux aux ravages de l'incendie qui embrasa la ville, il y a un peu plus de soixante ans. La Tête de roi provenant de l'ancienne abbaye Saint-Lucien est à ce titre emblématique. Chef d'œuvre du premier art gothique, ce visage énigmatique aux traits purs et aux yeux clos qui fascinait André Malraux, devait décorer une retombée d'arcs. De très grande qualité également et pratiquement de même époque sont les trois statues colonnes qui ornaient le cloître de l'ancienne abbaye Saint-Quentin, actuel siège de la Préfecture de l'Oise. Enfin, parmi les très belles sculptures médiévales du Musée, il faut mentionner trois têtes d'homme, datables du début du XIIIe siècle, possibles vestiges du portail de l'église Saint-Etienne de Beauvais, mutilé sous la Révolution. Mais Michel Séméniako ne s'intéresse pas seulement aux pièces maîtresses. Sa sensibilité le conduit vers des œuvres plus modestes. On l'aura compris, derrière la pierre c'est aussi l'homme, le créateur et ce qu'il inscrit d'irréductiblement humain dans la matière travaillée que recherche le photographe. Ainsi cet émouvant fragment de Pietà qu'il nous fait redécouvrir en éclairant de bleu le manteau de la Vierge soutenant le corps sanglant du Christ ou encore ce buste de saint, peut-être un saint Antoine, provenant de la maison des religieuses de l'Hôtel-Dieu de Beauvais, naïf par l'exécution mais émouvant par l'expression et qui acquiert une singulière humanité par la magie des lumières. Le Musée est moins riche en sculptures antiques et la plus célèbre d'entre elles, le fameux Mercure barbu de Marissel, en prêt au Musée de Picardie à Amiens, n'a pu être photographiée. Cependant, le Torse de danseuse trouvé dans les fondations du rempart romain, rue du docteur Gérard et les tambours de colonnes aux reliefs de guerriers provenant des fouilles effectuées à l'emplacement de la Galerie nationale de la Tapisserie Sont des pièces de tout premier plan. Certaines sculptures ne sont pas exposées au public mais entreposées dans les réserves. Les raisons de ce purgatoire sont multiples : œuvres de second plan, fragments incomplets, plus ou moins mutilés, sculptures ayant perdu toute fiche d'identité - combien de vestiges sont ainsi entrés sans lieu de provenance dans les «caves» lors des travaux de reconstruction de Beauvais - d'autres encore sont en attente d'étude. Nous savons tous que les statues meurent aussi (Les Statues meurent aussi, film d'Alain Resnais et Chris Marker, 1953, 29 mn) de cet arrachement à leur contexte d'origine qui les condamne à l'oubli, Michel Séméniako vient fort opportunément nous le rappeler. À l'aide de fibres optiques, il fait surgir des ténèbres où ils étaient plongés ces témoins délaissés qui acquièrent alors une présence extraordinaire, insoupçonnée jusqu'alors, cachée au plus profond du matériau avant cet éveil. Une telle évidence fixée sur la pellicule a salutairement et vigoureusement renouvelé notre regard, émoussé par l'habitude. C'est l'un des mérites de l'artiste, non le moindre, que de nous offrir aujourd'hui ce supplément de sens et d'émotion pour les sculptures de pierre du Musée, qu'elles soient en réserve, exposées ou destinées à l'être lors du futur aménagement du Musée.
Michel Séméniako |

